Les modélistes, ces héros de l’étoffe

Loin de la lumière de la fashion week, dans l’ombre des ateliers, les modélistes donnent vie aux idées des stylistes. Des « architectes du vêtement » indispensables aux maisons de mode, pourtant en perte d’influence.

Par Sophie Abriat Publié le 11 mars 2019 à 10h05
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Fabrice Montignier


Sur le podium du défilé Saint Laurent, mardi 26 février, place du Trocadéro à Paris, la mannequin Mica Arganaraz s’avance dans une magnifique mini-robe noire brodée de paillettes, à la manche unique ultra-bombée. La pièce, signée Anthony Vaccarello, directeur artistique de la maison française, est particulièrement photogénique. Et forcément instagrammable. Romain Houseaux poste lui aussi une photo du modèle sur son compte Facebook, légendée d’un simple : « work ». « Cette robe est ultracourte mais pèse neuf kilos ! On n’imagine pas qu’il y a six mètres de tulle à l’intérieur de la manche, mais aussi du crin et des baleines pour qu’elle soit bien gonflée », s’exclame le jeune homme qui a travaillé sur sa réalisation. Et en est un peu le « chef d’orchestre ». Car Romain est modéliste, entendre architecte du vêtement qui donne vie aux idées des stylistes en les traduisant en trois dimensions ; pour cela, il travaille main dans la main avec les patronniers, coupeurs, mécaniciens et brodeurs de l’atelier. « Si on comptabilise les interventions de chacun, cette robe a nécessité environ 250 heures de travail. Rien que le bustier, c’est deux jours complets », ajoute-t-il. Jamais créditées au générique des défilés, évoluant dans l’ombre des studios, ces petites mains n’en sont pas moins indispensables aux maisons de mode.

Métier inconnu du grand public, souvent confondu avec celui de modiste (créateur de chapeaux), le modéliste est la figure centrale de l’atelier. Il travaille encore à l’ancienne, procédant à partir d’une toile de coton, par moulage sur un buste de mannequin. Il drape le tissu, fixe l’emplacement des découpes et règle l’aplomb du modèle. Puis il met la toile à plat et découpe un patronage papier, comme un architecte crée ses plans. Ce patron servira ensuite aux mécaniciens pour monter un prototype. « Il faut dix ans de formation et d’expérience pour être un bon modéliste », annonce d’emblée Bruno Barbier, modéliste et tuteur à l’ex-Ecole de la chambre syndicale de la couture parisienne (devenue Institut français de la mode depuis la fusion des établissements en janvier 2019). L’enjeu : maîtriser la technique sur le bout des doigts. « Il doit avoir assimilé parfaitement toutes les étapes de réalisation d’un vêtement : couture, montage, finitions, bien-aller. C’est l’apprentissage d’une vie », renchérit Hassina Garrigue, modéliste qui a travaillé notamment pour Comme des garçons et Véronique Leroy.

Dans la tête des stylistes

Car pour créer une « toile » finale, tout est question d’interprétation : le modéliste doit transformer en volume l’intention du designer. « Il rend palpable une idée », résume Bruno Barbier qui a débuté sa carrière chez Thierry Mugler avant de devenir responsable d’atelier de la maison Christian Lacroix. Longtemps, il s’est agi de donner vie au croquis d’un couturier. Aujourd’hui, les pratiques ont changé. Il faut travailler à partir de photos de vêtements, de silhouettes réalisées à partir de collages ou de dossiers d’inspiration, comme des tableaux Pinterest. « La mini-robe Saint Laurent a été imaginée pendant un essayage. Anthony Vaccarello a aimé le tissu et il l’a drapé directement sur le mannequin cabine. J’ai reçu la maquette épinglée et j’ai dû recréer la toile à partir de ça », raconte Romain Houseaux.
« Après plusieurs années à ses côtés, Monsieur Lacroix m’envoyait des textes pour expliquer les modèles. Une fois, il m’a laissé un mot : “J’aimerais que le bustier de Marie-Antoinette croise Picasso.” » Bruno Barbier, modéliste et tuteur à l’IFM
Rien d’étonnant à cela pour Blanche Cottin, styliste modéliste de formation, coordinatrice pédagogique à l’Institut français de la mode (IFM) : « Les designers dessinent de moins en moins. Il est possible aujourd’hui d’être directeur artistique sans savoir dessiner, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années. » L’IFM a pourtant décidé de réintroduire les cours de dessin dans tous les masters de création à la rentrée 2019. « Quand les consignes sont floues, nous sommes face à un mirage à partir duquel il faut tout imaginer. C’est très difficile de travailler à partir d’une idée vague, avec un styliste qui ne sait pas exactement ce qu’il veut. J’essaye alors d’entrer dans sa tête pour imaginer ce qu’il attend ! », indique Hassina Garrigue.
La créativité des modélistes n’en est que décuplée. « La complicité entre le premier d’atelier (le modéliste en chef) et le styliste est primordiale. Après plusieurs années à ses côtés, Monsieur Lacroix m’envoyait des textes pour expliquer les modèles. Une fois, il m’a laissé un mot : “J’aimerais que le bustier de Marie-Antoinette croise Picasso” », raconte Bruno Barbier. Un langage codé que lui seul savait déchiffrer. « S’entourer de modélistes qui ont une bonne culture générale, qui connaissent l’histoire de la mode, c’est primordial. Tout se joue dans le regard et il faut qu’il soit mode,indique Coralie Marabelle, créatrice de la marque homonyme qui a travaillé auparavant pour Hermès et Alexander McQueen. A l’inverse, nous, les designers, nous devons absolument maîtriser la technique. C’est seulement comme cela que l’atelier nous respectera. » Le comble de la difficulté pour un modéliste ? Travailler avec un styliste ou un chef de produit qui ne connaît pas les processus de fabrication d’un vêtement. « “Qui est ce styliste qui ne sait pas poser une épingle ?”, se plaignent souvent les modélistes en sortant d’essayage », confie Blanche Cottin, qui a travaillé en maison avant d’enseigner à l’IFM.

L’urgence est la règle

Il faut dire qu’à mesure que le studio a gagné en puissance, les modélistes en ont perdu. Les directeurs artistiques et leur garde rapprochée (bras droit, stylistes, assistants et stagiaires triés sur le volet) sont la chasse gardée des maisons. Une organisation très pyramidale où le rôle du modéliste se voit parfois réduit à celui d’exécutant. « Nous vivons dans l’ombre du studio. Nous avons du mal à défendre notre profession, à faire valoir notre position pivot dans les maisons », constate Hassina Garrigue.
D’autant que les strates se sont peu à peu multipliéesentre le studio et l’atelier, à mesure que le nombre de collections a augmenté (parfois jusqu’à dix par an !) : des développeurs, des chefs de produit, des maquettistes, des coordinateurs de collection jouent désormais le rôle de relais entre les deux entités. « Yves Saint Laurent et Azzedine Alaïa portaient la blouse, ils travaillaient directement dans les ateliers. Aujourd’hui, les modélistes qui ne sont pas responsables d’atelier ont très peu de contact avec la direction artistique », indique Blanche Cottin.Stagiaires, intérimaires, CDD, free-lance, la profession largement féminine s’est aussi précarisée. Le travail de nuit est fréquent à l’approche des défilés et la charge de travail, parfois importante. Romain Houseaux a réalisé 26 des 103 modèles de la dernière collection Saint Laurent. « Le temps, c’est primordial. On est trop souvent pressurisé mais à nous de nous faire respecter : on ne livre pas des pizzas, quand même ! », lance-t-il. L’urgence est pourtant souvent la règle. « C’est frustrant car on n’a pas le temps de rendre un travail aussi parfait qu’on le voudrait », souligne Hassina Garrigue. Un constat partagé par Bruno Barbier : « Je n’arrive pas à comprendre où se situe le plaisir dans cette urgence systématique. Cela engendre une grande insatisfaction des équipes. »

La géographie des bureaux parle aussi de ces deux mondes séparés : les ateliers des modélistes se situent souvent loin du studio, au dernier étage, au sous-sol ou dans un bâtiment séparé. « C’est symbolique : dans la mode, on ne se mélange pas », souligne Blanche. « C’est dommage, cette séparation, comme s’il y avait les érudits d’un côté et les ouvriers de l’autre. Il y a un travail à faire dans les écoles pour valoriser tous les métiers de la mode, promouvoir un modèle collaboratif. Tout le monde ne peut pas être directeur artistique ! », ajoute Coralie Marabelle. Etre modéliste, c’est aussi accepter de ne pas briller, de se mettre au service de. « Il faut avoir un ego bien placé ! Un modéliste, c’est une éminence grise, une personne dans l’ombre qui va faire en sorte que le créateur soit dans la lumière. Un bon modéliste a réussi à régler son rapport à la création, il ne se prend pas pour un créateur mais accepte d’être un maillon de la chaîne. On ne crédite pas l’anesthésiste dans une opération à cœur ouvert ! », analyse Bruno Barbier.
Mais les choses pourraient évoluer.L’IFM, qui a revu ses programmes à la suite de sa fusion avec l’Ecole de la chambre syndicale de la couture parisienne, proposera à la rentrée 2019 un master 2 en « modélisme créatif ». Accoler le terme « créatif » à celui de « modéliste » : une première forme de reconnaissance pour la profession.

Sophie Abriat, Le Monde, 11 mars 2019.